On se demandait quand elle allait arriver, on la percevait sans jamais la voir… la voici finalement. Un obscur et anonyme comité zurichois s’apprête à lancer une initiative pour le rétablissement de la peine de mort en Suisse. Comme de bien entendu, celui-ci ne serait « lié à aucun mouvement politique ». Lancer à quelques mois des fédérales un texte le plus émotionnel possible dans un strict but propagandiste, en s’asseyant sur le fait que les citoyens iront une fois de plus voter sur un objet qui ne pourrait pas s’appliquer, voilà qui fait pourtant office de signature. Mais là n’est pas la question.
Qu’une initiative comme celle-ci soit lancée maintenant nous apprend beaucoup sur le temps présent. Quelques mois après les minarets, le terrain semble toujours plus fertile à la surenchère de propositions rétrogrades quand elles ne sont pas réactionnaires. En pleine époque de restauration conservatrice, avec une UDC à 30% qui fait un travail de labourage intellectuel extrêmement efficace, l’heure est à la « décomplexitude », ici comme ailleurs. Ce texte arrive après la proposition d’interdire (pardon, de ne plus rembourser) l’avortement, et avant la mise au travail forcé des indigents (idée qui fait son bonhomme de chemin, portée notamment par le peopolitique Ph. Nantermod), l’internement des pauvres, la non-éligibilité des homosexuels et la restauration du livret d’ouvrier.
En quoi la peine de mort est-elle inacceptable ? Pourquoi la combattre ?
C’est bien parce que la vie est sacrée, c’est bien parce que personne ne peut l’ôter pour quelque raison que ce soit que la peine de mort doit être rejetée. A vrai dire la vie est tellement sacrée que l’Homme n’est tout simplement pas en mesure de déterminer si celle-ci doit se poursuivre ou non (la proximité avec la question de l’avortement est ici évidente, quoique située à un niveau différent). Oter la vie est impardonnable, et cela vaut dans tous les cas, du côté du tueur comme du côté de la justice, de la victime ou de la société.
C’est l’honneur de l’humanité que de chercher chaque jour à se sortir de l’état de nature par l’instauration d’institutions. C’est peut-être cela, fondamentalement, qui nous distingue de l’animal: passer de la nature à la culture. Passer de la loi de la jungle et du Talion à quelque chose d’autre. Inventer des systèmes pouvant rendre justice tout en préservant la dignité inhérente à chaque être humain, aussi mauvais puisse-il être. Et il n’est jamais exclu que les esprits les plus noirs s’illuminent. Les chrétiens parleraient de rédemption, peut-être faut-il simplement dire que les individus peuvent profondément changer.
Il faudrait aussi évoquer le risque – toujours présent, malgré le développement technique des sciences forensiques – de l’erreur. Les exemples dramatiques venus d’oute-atlantique nous rappellent que la chaise électrique et les injections ont retiré la vie à un nombre effrayant d’innocents (dans l’immense majorité des cas, des noirs sans ressources). On pourrait enfin se placer du côté des victimes: savoir le coupable tué constitue-t-il une réelle atténuation de la souffrance ? Cela fait-il revivre une personne disparue ? C’est au moins discutable…

La Chine, premier pays au monde en nombre d’exécutions de condamnés à mort.