L’enlèvement en 2002 de la franco-colombienne Íngrid Betancourt a participé, notamment en France, à la médiatisation du conflit armé colombien. Alors que pour Washington et l’Union européenne, les FARC-EP représentent le mal absolu (le terrorrisme ayant remplacé le communisme comme ennemi nécessaire de la civilisation occidentale et chrétienne), l’autre face – les autres faces – de cette guerre civile sont relativement ignorées des grands médias. La complexité de la situation politique colombienne requerrait pourtant une analyse plus fine, loin de tout unilatéralisme ou manichéisme.
On peut faire remonter les origines de l’actuel conflit colombien aux années soixante, quand différentes factions armées de gauche entrèrent en insurrection contre le gouvernement. C’est notamment suite à l’attaque par l’armée régulière de l’enclave rebelle de Marquetalia, organisée sur le modèle de la commune de Paris, que se sont constitués les FARC. C’est également à ce moment, en réaction ou en anticipation, que s’organisèrent les premières milices paramilitaires d’extrême-droite, financées et instruites par Washington dans le cadre de la guerre froide et du plan « LASO » de destruction de l’insurrection communiste. Ce plan, application à la Colombie des méthodes américaines de contre-insurrection développées pendant la guerre de Corée, prévoyait l’entraînement militaire de civils en vue de la constitution d’une force paramilitaire.
Très rapidement, les milices paramilitaires reçurent une reconnaissance gouvernementale. En 1968 était adoptée la « loi 48 » autorisant les regroupement de privés face au danger de l’insurrection communiste. Cette loi permit à ces « organismes de vigilance » de recevoir de l’aide du ministère de la défense. Les manuels d’entraînement fournis par le gouvernement expliquaient alors comment organiser les civils contre la guérilla, notamment en formant des informateurs dans chaque village, lesquels avaient pour ordre de rapporter toute activité de sympathie à l’égard d’organisations progressistes. Dans les années septante, les succès engendrés par l’insurrection de gauche (extension du parti communiste dans certaines régions, grève nationale de 1977, …) amenèrent le gouvernement à renforcer l’action contre-révolutionnaire. En 1978, un décret donnait plus de latitude à l’armée pour détenir et interroger des guérilleros, aboutissant vraisemblablement à un nombre important d’arrestations arbitraires et d’actes de torture. Ces exactions entraînèrent une importante vague de protestation populaire; face à la pression, le gouvernement abrogea le décret. Or si l’Etat s’est alors relativement désengagé de la contre-insurrection, les milices paramilitaires d’extrême-droite continuèrent à prospérer, financées notamment par des propriétaires terriens et des entreprises qui les engageaient comme gardes du corps. Dès le début des années 80, le milieu du narcotrafic s’est également doté de milices de sécurité, dont la plus fameuse, Muerte a Secuestradores, était également financée par des personnalités politiques. Organisée en escadrons de la mort, cette milice se spécialisa dans les kidnappings, assassinats et actes de torture.
Naissance, vie et mort de l’U.P.
Dès son accession à la présidence, et malgré les pressions des paramilitaires, le président Belisario Betancur tenta de trouver une solution politique à la guerre civile. Parmi d’autres actions, il instaura un cessez-le-feu entre la guérilla et les paramilitaires (1984), et autorisa les FARC-EP à se constituer en parti politique, ce qu’ils firent sous le nom d’U.P. (Unión Patriótica) en 1985. D’inspiration marxiste, les militants de l’U.P. proposèrent un programme politique visant notamment à combattre la pauvreté, qui connut un succès croissant et rapide: de nombreux militants de gauche, mais aussi des indépendants et des acteurs de la société civile vinrent grossir les rang de la formation, participant au changement de son image auprès de l’opinion qui la percevait à juste titre comme de moins en moins liée aux FARC-EC. L’U.P. enregistra des succès électoraux encourageants: à l’élection présidentielle de 1986, son candidat Jaime Pardo Leal obtint 4.5% des voix. Aux élections régionales de 1988, l’U.P. devint la quatrième force politique du pays. Mais ces succès politiques inquiétèrent la classe dirigeante, les paramilitaires, les barons de la drogue et certains membres de l’armée régulière, qui réagirent dès 1987 par des campagnes massives d’assassinats de militants du parti, sous le regard passif, voire bienveillant, des deux principales formations du pays (libéraux et conservateurs). La même année, Jaime Pardo était assassiné. A la fin de la décennie, l’U.P. était décimée : au total, entre 2’000 et 3’000 de ses membres furent assassinés, dont 2 candidats à la présidence et huit parlementaires. Un rapport d’Amnesty international de 1988 dénonce le caractère systématique des assassinats politiques, et l’impunité absolue dont jouissent encore les commanditaires. Ce véritable terrorisme d’Etat explique sans doute aujourd’hui en partie pourquoi les FARC-EP persévèrent dans la voie de la lutte armée.
Les forces paramilitaires déclarées illégales
En 1989, face aux milliers d’assassinats et d’exactions commises par les milices d’extrêmes-droite, la court suprême déclara la loi 48 de 1968 invalide. Le président Barco Vargas interdit ensuite la création, l’organisation et la promotion de milices paramilitaires. Mais la période d’interdiction ne fut que de courte durée. Bien qu’une certaine fraction des milices fut effectivement démobilisée et désarmée, la CIA et le United States Southern Command réorganisèrent des réseaux paramilitaires, officiellement afin de lutter contre le trafic de drogue. Ainsi en 1994, en réponse à la montée en puissance de l’insurrection de gauche, une loi passée au Congrès (le programme CONVIVIR) autorisa à nouveau les regroupements de citoyens, sur le modèle de la loi 48 pourtant déclarée invalide. Le gouverneur du département d’ Antioquia et futur président Álvaro Uribe, dont le père fut assassiné par les FARC-EP, se fera connaître en soutenant avec zèle le programme CONVIVIR. Or, sans surprise, des soupçons d’exactions apparurent rapidement. En 1998, HRW affirma qu’elle avait des preuves d’assassinats de sympathisants présumés de la guérilla, de même que de Colombiens qui refusaient de rejoindre les forces de la CONVIVIR.
Enfin en 1997, la création des Autodéfenses Unies de Colombie (AUC) a représenté un pas important en vue d’une unification des forces paramilitaires colombiennes : on estime en effet que les AUC ont représenté 90% des effectifs de celles-ci. Selon Amnesty international, les AUC sont impliquées avec l’armée dans le massacre de Betoyes, où 300 indigènes furent torturés et tués. Depuis 2004, les AUC sont théoriquement désarmées. Mais certains membres de la fédération ont refusé le processus de démobilisation et ont fondé en 2006 les Águilas Negras (aigles noirs), nouvelle force paramilitaire fortement liée aux milieux du narcotrafic. Aujourd’hui, Human Rights Watch estime que les milices d’extrême-droite sont responsables de 70 à 75% des assassinats politiques commis dans le pays.
JS
Le lecteur intéressé écoutera avec intérêt l’excellente émission « Là-bas si j’y suis » du 26 mai 2008, consacrée notamment à la U.P. Celle-ci est disponible en mp3 sur le site http://www.la-bas.org
Cet article est à paraitre dans la prochaine édition de Gauchebdo, hebdomadaire politique.


