Tibet: attention à la mystification

Le sang coule à Lhassa, capitale du Tibet: la répression et la négation des droits humains commis en ce moment-même par la Chine doivent être dénoncés avec force. La communauté internationale doit s’opposer à tout prix à l’odieuse politique de « génocide culturel » que Pékin mène actuellement au Tibet, à en croire le dalaï-lama. Des pressions doivent être exercées sur le régime « communiste », comme sur n’importe quel autre régime pratiquant la torture – par exemple, les Etats-Unis – afin que les droits humains soient respectés en tout temps et en tout lieux.
Il n’empêche qu’à la lecture des articles publiés ces derniers jours, et comme chaque fois qu’il est question du Tibet, on ne peut qu’être saisi d’un certain malaise. Une telle unanimité mondiale dans l’indignation ne peut qu’être suspecte, comme ne peut que surprendre une dénonciation aussi vigoureuse des exactions commises par la Chine: en matière de condamnation du non-respect des droits humains, la communauté internationale nous avait habitués à bien plus de retenue…
Pour peu, on pourrait penser que tant d’indignation est trop sincère pour être honnête… Un esprit particulièrement mal tourné pourrait même y déceler ces quelques pointes d’anticommunisme qui donnent toute sa saveur à la presse telle que nous la lisons. Que la Chine ne soit pas un Etat communiste ne change par ailleurs rien à la rhétorique bien huilée qui clame le lien indéfectible entre répression et communisme, de manière évidement intéressée.
C’est que, depuis que le dalaï-lama a reçu le prix Nobel de la paix (Kissinger en a un, lui aussi), le discours et les représentations dominantes sur le Tibet s’enlisent toujours plus profondément dans une sorte d’idéalisme béat teinté d’émancipation spirituelle (se changer soi-même, à défaut de changer le monde…). Pour peu, la sélectivité de nos condamnations nous ferait presque oublier que le régime tibétain d’avant la période chinoise n’était jamais qu’une théocratie qui comportait, comme toute théocratie, sa part d’obscurantisme. Lorsqu’un « Dieu vivant », aussi sympathique et souriant soit-il, prétend gérer les affaires des hommes, il ne peut être question ni de démocratie, ni d’émancipation populaire, au Tibet comme ailleurs. La religion a toujours été instrumentalisée par les puissants pour asservir le peuple et empêcher toute remise en cause de l’ordre établi (« Dieu l’a voulu ainsi »), au Tibet comme ailleurs.
Mais bon… le Dalaï-lama est un pacifique non-violent, et c’est un intime de Richard Gere… Les gentils bouddhistes d’un coté, les méchants musulmans de l’autre en somme, et comme arbitre une certaine bien-pensance dont on se demande ce qu’elle dirait d’un retour dans nos contrées de la confusion entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel, à l’image de ce qu’a connu le Tibet d’avant la période chinoise, et à l’image du moyen-âge occidental.
Si l’occupation militaire chinoise et la répression doivent effectivement être dénoncés avec force, il s’agit de ne pas avoir l’indignation trop sélective, ni de tomber dans la mystification naïve.
J’invite celles et ceux qui pourraient me soupçonner de ne faire que répéter benoîtement le discours officiel chinois sur la question à consulter le rapport du groupe d’amitié France-Tibet au sein du bien peu révolutionnaire Sénat français, qui a largement servi de base à ce papier:
http://www.senat.fr/ga/ga67/ga67_mono.html#toc12
mars 17th, 2008 at 00:49
Richard « Gere »… et « bouddhiste » prend deux d.
Ok pour la nuance, mais pour « l’anti-communisme », je ne suis pas sûr qu’il s’agisse de cela… La Chine n’a plus de communiste que le nom, et tout le monde en est bien conscient.
mars 17th, 2008 at 13:47
Très bon papier.
J’ajoute qu’il ne faut pas oublier que les premières victimes du régime pseudo-communiste, ultra-libéral, chinois, sont les travailleurs de Chine, qu’ils soient « ethniquement » chinois ou pas.
Toute prise de position de dénonciation de la politique chinoise, si elle se veut de gauche, ne devrait pas l’oublier.
Un article sur la question, que je n’ai pas encore lu mais qui paraît intéressant:
http://www.lescommunistes.org/spip.php?article1156
mars 17th, 2008 at 19:37
Alors que pour une fois, le Tibet occupe le devant de l’actualité, je trouve bien étrange de lire votre article. Ne devrait-on pas au contraire se réjouir qu’un tel génocide ne soit plus passé sous silence? Quelle que soit l’hypocrisie des leaders du « monde libre » (business is business, surtout avec la Chine), parler de ce drame qui dure depuis des décennies est la première étape vers sa résolution.
J’ai l’impression que sans le vouloir, votre article emprunte beaucoup à une certain vision de la démocratie occidentale: une démocratie qui serait « exportable » et imposable à tous les peuples du monde, simplement parce que c’est « pour leur bien ». Laissons les peuples décider eux-mêmes de leur sort. Par ailleurs, je doute que vous trouviez beaucoup de Tibétains hostiles au Dalai-Lama. Une écrasante majorité souhaite son retour au Tibet au plus vite, et ils sont les mieux placés pour en décider.
mars 17th, 2008 at 19:50
PS
Concernent la source que vous citez, la trouvez-vous si innocente que cela? Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas déclaré en visite à Pékin que « le Tibet fait partie de la Chine ». Sans doute une coïncidence…
mars 17th, 2008 at 20:08
Mario, je crois que nous sommes d’accord. Le droit à l’autodétermination des peuples doit être défendu, même si comme le rappelle Jean-Baptiste, cette autodétermination est parfois objet d’enjeux géostratégiques qui « dépassent » le peuple en question.
Je ne dis qu’une chose: autant l’occupation chinoise est illégitime, autant le régime social et politique d’avant, et ce que représente malgré tout le dalaï-lama, ne devrait pas être mythifié et considéré comme un « paradis perdu » (je ne suis évidement pas un spécialiste du Tibet, et me réfère à diverses publications les plus sérieuses possibles sur cette question). Lorsqu’un leader politique est également un chef spirituel, cela pose irrémédiablement les problèmes que nous savons.
Mais il est vrai que j’adopte ici une vision occidentale de la démocratie, qui n’est sans doute pas « transposable » ici ou là.
mars 18th, 2008 at 09:22
bonjour,
la question est d’autant plus épineuse qu’en effet tout à la fois il est difficile pour beaucoup d’occidentaux attachés à la laïcité de soutenir un peuple qui désire remplacer une occupation militaire étrangère par une théocratie autochtone, d’un autre côté si la souveraineté assumée d’un peuple lui fait choisir une telle théocratie, faut-il lui refuser son choix ?
Sauf erreur de ma part, le militantisme communiste se réclame en Europe de l’héritage de la Révolution française, dont le triste épisode vendéen a tout de même les couleurs d’une imposition des principes qui plus tard définiront la démocratie « à l’occidentale. » Mais il est vrai qu’à cette époque, l’universalisme occidental n’avait pas encore commencé son autocritique.
La vision occidentale de la démocratie, « notre » universalisme, va-t-el le enfin finir par se comprendre elle-même comme idéal et quelles positions « relativistes » devront nous alors adopter face à des pays comme la Russie, dont le caractère autocrate de Poutine semble être reconnu et approuvé par la majorité de la population, ou l’Iran, où le cas semble être le même en ce qui concerne Ahmadinejad ?
Je signalerais en outre que l’ancienne Confédération helvétique nous donnait un intéressant exemple, en formant une alliance composée de cantons organisés selon de nombreuses formes différentes de gouvernements.
mars 18th, 2008 at 17:15
Une question à dessein un peu provocatrice:
Ceux qui invoquent la différence culturelle pour défendre la théocratie tibétaine sont-ils prêts à adopter la même attitude à l’égard du régime de Corée du Nord?
mars 21st, 2008 at 23:41
Bonjour,
Je voudrais attirer ton attention sur un sujet qui me tient à coeur.
Si toi aussi tu y es sensible je t’encourage à aller signer la pétition et à faire suivre cet Email à tes contacts.
Adresse de la pétition : http://www.lapetition.be/petition.php?petid=2005
Pétition : tibet libre
1er mouvement e-democratique mondial :
En tant qu’individu, nous pouvons tous constater et déplorer le gaspillage des ressources naturelles, la progression constante de la pollution et les dérèglements météorologiques que cela entraîne. Nous pouvons aussi observer, complètement impuissants, toutes ces guerres injustes menées aux noms d’idéaux politiques ou religieux comme au Soudan, en Irak ou au Tibet par exemple.
Or, sans doute pour la première fois, une action collective gratuite est en mesure d’influencer fortement la politique d’un pays et d’un certain nombre de grands groupes industriels. Pour la première fois, nous disposons d’une arme pacifique et peu coûteuse, ne connaissant pas les frontières, pour combattre les maux de notre planète : Internet.
Les Jeux Olympiques 2008 sont une des premières occasions qui nous est donnée de peser sur la politique d’un pays et pour dire stop à tous les exploitants qui profitent de cet événement pour soigner leur image.
Aussi, nous vous proposons de participer au premier boycott mondial :
Vous n’êtes pas d’accord avec la politique de la Chine au Tibet, vous voulez un Tibet libre, vous détenez la solution : engagez vous à ne pas suivre les JO 2008, sur aucune chaîne, sur aucun site, sur aucune radio.
Et si vous aimez le sport, vous aurez alors bien plus de temps pour en faire.
Merci à toi.
avril 8th, 2008 at 13:42
Bonjour,
J’ai mis votre article en lien dans l’article que j’ai rédigé dernièrement sur mon blog au sujet du Tibet.
Bonne journée
Mëluzynn
janvier 28th, 2010 at 16:30
[...] Tibet : attention à la mystification par Julien Sansonnens [...]
août 18th, 2010 at 14:45
il y a des debats sur le Tibet au forum de France 2,cliquez le lien:
http://forums.france2.fr/france2/envoyespecial/special-envoye-dalai-sujet_9112_1.htm
août 20th, 2010 at 09:56
effectivement,le forum de France2 sur le Tibet est plus intéressant,
plus democratique, il y a des pour et contre,
http://forums.france2.fr/france2/envoyespecial/special-envoye-dalai-sujet_9112_348.htm